Monstre

 

I.D.E.



"On ne peut plus rien faire Madame, c'est fini
-Mais, mais .. enfin, non. C'est impossible. Il vous reste bien une solution. vous ne pouvez pas laisser faire ça. Vous ne pouvez pas laisser mon fils comme ça.
-C'est trop tard, il est mort.
-Non, non, non .. Je ne vous crois pas, c'est impossible, non, non .."

Jérôme regardait la scène sans vraiment comprendre. Il voyait sa mère hurler son nom, mais il ne pouvait répondre. Le docteur la ramena tant bien que mal à la raison, tandis qu'une infirmière recouvrait son propre cadavre d'un drap bleu.
"Ben merde, je suis mort ?" pensa-t'il.
"Eh oui", sussura une voix derrière lui
Il se retourna dans un sursaut et ne vit que le mur laiteux de l'hôpital.
"T'as rien à craindre, je suis comme toi.
-C'est à dire, t'es mort toi aussi ?
-Tu comprends vite, attend j'arrive"
Jérôme n'en crût pas ses yeux fantômes, le mur s'ouvrit et un vieillard souriant passa la brêche qui se referma instantanément. "Salut gamin, on est camarade maintenant.
-Hey, vous pourriez m'expliquer ce qu'il se passe ? Si c'est un rêve, si j'hallucine, ou si nous sommes bien 2 fantômes en train de causer.
-Tu es mort, je suis mort. Personnellement, c'est une crise cardiaque qui m'a eu. A cause de mon salaud de fils qui a voulu 'blaguer'. Le petit con savait trés bien ce qui se passerait. Mais il aura pas l'héritage, hin hin, il en est pas digne. -Si j'avais cru à une seconde existence, je me serais confessé avant ..
-T'inquiètes pas va, j'sais à peu prés comment ça se passe ici. Mon père me l'a expliqué, par mes rêves. Mais ne sautons pas les étapes. Moi, c'est Alain et toi ?
-Jérôme, fantôme.
-Pour quelle raison ? Tu le sais ?
-Ben, je crois que j'ai trop abusé de l'héro.
-Petit con, qu'est-ce qui t'as pris ? La vie vaut le coup d'être vécue sans ça, tu mérites des claques, mais on peut pas se toucher.
-Je sais, je sais .. C'est venu comme ça, j'manquais de quelque chose ..
-De courage certainement
-Peut être, mais voilà, une fois que ça commence, ça s'arrête plus, je regrette maintenant, de finir comme ça.
-C'est déjà ça .. Je suppose que tu dois être assez déboussolé, plus qu'avant en tout cas. Je vais essayer de t'expliquer comment ça fonctionne, par le peu que j'en sais.
-Vous croyez que j'aurais du prier ?
-Mais non, c'est des foutaises, et tutoie moi s'il te plaît. Bon, nous sommes morts, mais ça tu le savais déjà. D'aprés ce que j'en sais, chaque mort se doit de faire le point avant d'arrêter d'être.
-Heu, c'est à dire ?
-Disons, que la nature ne t'acceptera pas, tant que tu n'auras pas la conscience tranquille. Et pour cela, tu devras faire face à tes propres démons,les comprendre, les surmonter, pour finalement les assimiler.
-Putain, c'est aussi chiant qu'avant .. Prendre ses responsabilités, tout ça, ça m'saoûle.
-Si t'avais été moins nonchalant, ça aurait été plus facile. Et de toute façon, tu as l'éternité devant toi. Mais rassure toi, tu étais jeune, t'auras moins de boulot que moi, un octogénaire.
-Woaw, j'savais pas qu'on pouvait vivre si vieux. Et vous pensez que vous y arriverez à .. "affronter vos démons" ?
-L'âge y a aidé. Le plus dur sera mes gosses. Mon fils m'a énormément déçu par sa cupidité, j'en ai honte maintenant. Quant à mes deux filles, disons qu'elles auront une vie plus tranquille que la mienne.
-Tu as l'air plutôt accompli comme personne, à part tes enfants, tu penses avoir d'autres problèmes à rêgler ?
-Héhé, t'es bien curieux mon garçon. Attend .. J'ai intercepté un message venu du toit de l'hosto, on va voir ?
-Heu, et ma mère ? Je peux pas la laisser toute seule maintenant.
-Elle l'est déjà, non ?.. Allez, suis-moi"
Jérôme se regarda une nouvelle fois, masse immobile sous un tissu stérile et voulût pleurer, comme sa mère, avec elle même. Mais les morts ne pleurent pas, c'est bien connu. Il se résolut à suivre Alain, prenant conscience de ses nouveaux pouvoirs de lévitation et de passe-muraille.
Ils traversèrent les étage un à un, sans se presser, découvrant le service pédiatrie, celui des grands brûlés et des incurables. Ils échouèrent sur le toit, où une drôle de petit bonhomme les attendait.
"Bande d'imbéciles, qu'est-ce que vous foutiez ? Vous croyez qu'une fois mort on peut se permettre de raconter sa vie au premier venu ? Vous êtes vraiment stupide, et vous n'êtes même pas mort, vous n'en êtes qu'à la phase hybride, la plus chiante, vous verrez."

Alain et Jérôme bafouillèrent quelque chose comme "Bah, heu, excusez nous, mais heu, on savait pas, on a pas l'habitude." L'étrange personnage, ayant apparement l'habitude, coupa court à leurs vaines excuses.
"Bon, on s'en fout. Je me présente, Gabo, représentant de mère Nature pour vous guider, et vous expliquer ce qui va se passer. Tout d'abord, on va devoir rejoindre le groupe du jour, pour vous informer collectivement. Et comme on est à la bourre, on va devoir courir, enfin moi en tout cas.
-Allons-y en volant ! proposa Jérôme.
-Crétin, je suis vivant moi ! Je ne fais qu'accomplir la volonté de l'entité qu'on appelle Nature. Si je t'écoutais, je m'écraserais comme une merde au premier pas dans le vide. Allez on y va."
Interloqués, les 2 fantômes le suivirent et essayèrent d'y comprendre quelque chose. Comment un vivant pouvait voir les morts ? Comment pouvait-on être un représentant de la Nature ? Ils demandèrent évidemment des réponses à Gabo, qui répondit d'un ton sec qu'il leur expliquera plus tard. Ils se turent donc et le suivirent jusqu'au métro.
La lumière du jour leur apparaissait sous un nouvel angle. Elle semblait froide et sournoise, s'infiltrant partout où elle pouvait, pour chasser le repos de l'obscurité.. Elle leur démangeait les yeux.
"C'est normal, vous, les esprits, vous préférez tous le noir, ce qu'on voit pas. La lumière c'est pour nous, les vivants."
Le trajet sur le métro fût une sacrée expérience pour les deux morts. Ils avaient pour habitude d'éviter les contacts rapprochés dans la vie de tous les jours, et ils se sentirent vite stupide de les éviter alors qu'ils étaient sans consistance. Gabo surprit Jérôme qui s'amusait à sauter sur les gens, ce qui leur donnait des sueurs froides inexplicables.
Ils arrivèrent au terminus, et, lorsqu'ils voulurent monter à la surface, Gabo leur expliqua qu'ils allaient continuer à descendre. Leur guide ouvrit une petite porte camouflée sous un escalier, le genre de porte invisible pour les passants.
Il leur dit de passer en même temps que lui, car cette porte là, il ne pourrait la traverser. Jérôme voulût essayer et se prît un sacré coup.
"Ahah, j't'avais prévenu, mais t'inquiètes, t'auras pas de traces, t'as même plus tes cernes de tox, cool la mort non ?" Jérôme se vexa et ne répondit pas. Alain sourit discrétement et passa la porte comme un vivant.
Ils descendirent un long escalier de pierre, qui débouchait sur une anti-chambre éclairée par on ne sait quelle magie. Elle se finissait en cul-de-sac, sur un mur de brique.
"Je vous laisse ici, attendez que je sois remonté pour taper 3 fois contre le mur, là bas, au fond, et le reste coulera de source, vous verrez.
-Attendez, qui êtes vous réellement ? s'exclama Alain
-Une énième incarnation de la Nature. Nous sommes beaucoup à avoir ce sixième, et nous connaissons cette histoire d'aprés-vie, nous servons juste à vous guider aux rassemblements du jour, et .. on ne sait rien de plus. Mais je sais que, quand mon heure viendra, je ferais pas chier mon guide comme vous l'avez fait pour moi. Allez, salut"
Alain et Jérôme se dévisagèrent dans la clarté moite de la salle. Le vieillard ne tenta pas de comprendre alors que Jérôme se creusa la tête à la recherche de réponses. Comment des 'guides' peuvent-ils exister sans que personne ne soit au courant ? Que va-t'il se passer, une fois le mur passé ?
Un écho leur parvînt de l'escalier, preuve que Gabo était ressorti. Alain n'attendit pas et se précipita vers le mur, il attendait lui aussi des réponses. Il frappa trois fois et attendit. Le mur disparût, et une vaste salle s'étendait sous leurs yeux.
Elle n'avait pas vraiment de forme, ni de fond. Tout paraissait onduler, gondoler et vibrer. La lumière était incertaine, on ne pouvait dire d'où elle venait. Jérôme ne pût s'empêcher de dire que cela lui rappelait certaines expériences sous acides, et Alain ne pût que sourire pour répondre. Il s'avança le premier, et fût happé par ce nouvel univers. Jérôme le suivit rapidement et ne se posa plus aucune question.
Des centaines, voire des milliers de personnes étaient là, prostrés dans la même attitude béate, sans avoir l'air d'attendre quoi que ce soit. Certain avaient l'air plus agités que d'autres, ils couraient ici et là, au hasard de leur jambes.
Jérôme se détendit, sa pensée n'était plus tourmentée, le temps paraissait mort et il se sentait bien. Il se rendit compte petit à petit, qu'une voix lui parlait, à lui et à tous. Une voix d'aileurs, sans échos, qui jaillissait de sa tête, mais qui ne provoquait pas de panique, bien au contraire.
Elle lui expliqua, qu'il était en mutation, que sa première vie était belle et bien finie, et qu'il pouvait passer à la seconde, la véritable. Il allait devenir un courant d'air, un atome, une planète et le reste. Il allait se fondre dans un tout, propre et vivant. Il pouvait enfin quitter les banalités de la vie qu'il a voulu nié, c'est ce qu'il l'a tué, si jeune. Désormais, Jérôme allait devenir une cellule de la conscience universelle, celle qui fait tourner les planètes, qui régule la lumière et qui crée la vie.
Mais il prit peur, il cacha sa tête dans ses mains, il hurla sans bruit, et courut à l'aveuglette vers l'anti-chambre qu'il avait quitté des éternités plus tôt. Il gravit les escaliers a une vitesse folle, à 4 pattes, et se rua contre la porte qu'il savait pourtant imperméable aux ectoplasmes. Il se jetta contre elle dans une rage apeurée, il recommença jusqu'à ce que sa force mentale l'abandonne, petit à petit.
Il s'assit contre la porte et se recroquevilla. Il repensa aux événements des dernières heures. Son dernier fix, sa mort, Alain, Gabo, le métro, la porte, ici, là bas. Il voulait mourir, mais c'était déjà fait. Il savait, qu'au fil du temps, la voix l'atteindrait à nouveau, et le ramènerait jusqu'en bas, pour faire de lui une particule de soupe cosmique.
Il attendait, tremblant de peur, qu'elle revienne, une fois qu'il aurait gagné, contre sa peur, contre lui-même.



I.D.E. (In death experience)

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